top of page
Rechercher

"Voltige" : l'art d'apprivoiser le ciel

  • Photo du rédacteur: bjullian
    bjullian
  • 20 févr.
  • 3 min de lecture

« Un rêve, ça se travaille »


La phrase claque comme une consigne de vol.


Je deviens nuage dans un théâtre de velours rouge et me faufile dans le ciel de Dorine, héroïne de haute voltige dont le parcours n’a rien à envier aux grandes pionnières. Elle ne vient pas seulement raconter son histoire. Elle vient la retraverser. Paraplégique après un accident d’avion dont elle fut l’unique survivante, elle déroule en mosaïque les fragments d’une vie suspendue : la chute à seize ans, la sidération, la dépression, puis l’obstination. Jusqu’à devenir pilote de voltige, dans un monde encore tenu par des cravates persuadées de posséder le ciel.


Elle raconte. Elle se raconte. Et sans discours appuyé, elle déplace notre regard sur le handicap. Non par le pathos. Par le travail.


La mise en scène d’Éric Métayer choisit l’aérien plutôt que le pesant et illustre parfaitement ce que l’on ressent, cette brume que l’on devient, quand on essaie de recoller nos souvenirs pour faire un récit qui n’a de sens que si l’on rêve grand. Et le talentueux Métayer sait follement rêver grand. L’absurde surgit, l’enfance affleure, les objets se métamorphosent : un parapluie devient vent, une plaque d’aluminium devient orage, un simple accessoire ouvre un horizon. Le réel glisse d’un cran — et c’est suffisant pour qu’il se mette à rêver.


La structure épouse le fonctionnement de la mémoire : fragments, retours, accélérations. Ça rit. Ça se cabre. Ça tangue parfois. Mais l’ensemble tient en l’air et s’accompagne d’une utilisation moderne et habile des lumières et du Théâtre Noir.


Les deux danseurs qui accompagnent Dorine ne sont pas décoratifs. Ils prolongent le mouvement là où le corps se heurte à ses limites. Dans leurs bras, le fauteuil cesse d’être un symbole. Il devient trajectoire. Le sol hésite. On décolle. La danse est d’ailleurs sans doute l’un des plus beaux langages du spectacle :dans un corps que l’on dit cloué au sol, le mouvement persiste.

Dorine court depuis toujours. Sur scène, elle court encore — avec ses mots. Son texte, co-écrit avec Éric Métayer, frappe par sa sincérité. On y sent la vie, la lutte, la fatigue, l’acharnement. Les slams apportent une rudesse bienvenue : ils disent la violence d’être femme, handicapée, et déterminée à exister dans un espace qui préfère les lignes droites aux figures libres. On pourrait parfois souhaiter que cette colère s’inscrive dans une respiration plus subtile, mais elle a le mérite de ne jamais s’édulcorer.


Le jeu de la protagoniste, encore fragile par endroits, gagnerait à se délester d’une légère retenue et à prendre confiance. Par moments, l’émotion affleure mais n’ose pas tout à fait se jeter dans le vide. Et pourtant, quand elle lâche prise, la scène s’ouvre.


Voltige ne nie pas la gravité. Elle apprend à composer avec elle.

Le ciel n’est pas un privilège et le rêve ici n’est pas une échappée lyrique. C’est un entraînement. Une répétition. Une discipline. Un entêtement.

 

À l’heure où l’on rabote les ailes des artistes au nom de l’économie, de la peur de leurs libertés, de la rentabilité ou du confort des certitudes, il est urgent de regarder celles et ceux qui continuent à les déployer malgré tout.

Dorine ne demande pas qu’on l’élève. Elle montre qu’on peut s’élever.

Et c’est peut-être là que la pièce touche au politique :refuser qu’on décide à votre place de l’altitude à laquelle vous avez droit.


À qui rêve grand, l’horizon ne se donne pas. Il se conquiert.

A qui rêve grand, l’horizon n’attend pas.

 
 
 

Commentaires


bottom of page