Les Deux Frères et le Lion – Théâtre de l’Œuvre
- bjullian

- 9 juil.
- 2 min de lecture

Arrivée pour le tea-time, me voilà théière dans le magnifique et vieux Théâtre de l’Œuvre, prête à me déverser dans cette ambiance scone-marmelade aux saveurs des années 80.
— Veux-tu du thé ?— Oui.— Deux sucres ?— Oui.— Il est bon, ce thé.
Mais que se cache-t-il derrière ce thé si intrigant ? Très vite, on se sent Alice poursuivant le Lapin Blanc, rapetissée face à l’immensité de l’empire bâti par ces deux frères. Un conte ? Une farce ? Les deux, sans doute.
En jogging bleu éclatant, souvenir assumé de leurs années d’études, deux immigrés écossais devenus milliardaires dans les années 1980 nous accueillent pour nous raconter leur ascension. Un récit où la pauvreté rime avec volonté de fer, et où la richesse finit par épouser les codes du capitalisme.
Cette histoire vraie, à la fois Scottish et British, nous plonge dans des contradictions universelles : que devient l’homme lorsque l’argent cesse d’être un moyen pour devenir une fin ? Partis de rien, les deux frères bâtissent un empire avant de tout léguer à leur fille. Au passage, le spectacle évoque avec finesse cette singularité du droit normand qui permet à une femme d’hériter de l’intégralité d’un patrimoine, un détail historique qui entre curieusement en résonance avec nos débats contemporains.
La mise en scène, inventive et généreuse, s’appuie sur les répétitions, les anaphores, les métaphores et les prises de parole simultanées pour rappeler la gémellité des deux personnages. Tout devient rythme, écho, miroir. Ce tea-time théâtral possède une vraie saveur. On pourrait simplement souhaiter, par moments, que la cuillère tourne un peu moins vite : le rythme, parfois très soutenu, et une diction légèrement surprojetée de l’un des comédiens nous étouffent parfois, à la manière d’un scone un peu trop cuit.
Au-delà de cette histoire aussi curieuse que glaçante, où se croisent comptes offshore, critique des inégalités, fascination pour la réussite et blessures sociales, demeure une vérité profondément humaine : celle de deux enfants écossais, rejetés, orphelins, qui n’avaient qu’une seule devise au cœur : ne jamais rien lâcher. Crois-y. Essaie. Si tu y arrives, continue. Encore.
La théière que je suis commence alors doucement à bouillir. Le quatrième mur s’est dissous depuis longtemps et l’on partage désormais la même table que les deux frères. Ce tea-time devient collectif, rappelant que le théâtre est avant tout un lieu de rencontre. Entre conte et farce, dans un mélange étonnant qui évoque parfois Molière et Copi, le spectacle dénonce sans jamais sermonner, amuse sans jamais fuir le réel.
Et le tea-time ne s’arrête pas au tomber de rideau. Lors de l’échange avec les comédiens — belle initiative qui prolonge la représentation —, une dernière surprise nous attend : malgré des mois de recherches, les artistes ne révéleront jamais les véritables noms des deux frères, toujours protégés par la justice. Ce secret, loin de frustrer, rappelle que le théâtre n’est pas un tribunal mais un passeur d’histoires.
On ressort alors avec cette évidence : le comédien est aussi un journaliste des vies ordinaires, un récolteur de récits, un faiseur d’histoires. Sans eux, nous nous ennuierions comme un scone sans marmelade. Après tout, nous grandissons tous dans une canopée d’histoires, que nous trempons, depuis l’enfance, dans la tasse de nos émotions.



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