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Hamnet ou le Manifeste de l'Artiste : Quand le Deuil se fait Encre

  • Photo du rédacteur: bjullian
    bjullian
  • 28 janv.
  • 3 min de lecture

Engourdie par les yeux froids de ce janvier parisien, je me suis recluse dans l’obscurité enrobante d’une salle de cinéma pour découvrir le nouveau chef-d’œuvre de Chloé Zhao, après Nomadland. Je ramasse quelques-unes de mes larmes sucrées pour balbutier, sur une page encore frissonnante, des lettres qui se font l’encre-rivière d’une histoire universelle.


Dans ce courant s’échappe l’Angleterre de 1580. Un professeur de latin et une jeune femme à l’esprit libre, Agnes, s’enlacent dans une liaison fougueuse. Mais lorsque la mort emporte leur fils, Hamnet, le couple vacille. C’est de ce trou béant, de cette épreuve commune, que naîtra l’inspiration d’un drame éternel : Hamlet.


Cette œuvre n’est pas seulement un film ; c’est un manifeste. En creusant avec la pelle du désir dans les bas-fonds de l’écriture, on y découvre le pouvoir transcendant de l’art et le statut de l’artiste — cet être de chair et d’encre dont le seul langage est l’imagination, et le seul outil, son âme.

Je me plonge dans ce récit pictural où la scénographie onirique fait naître un tableau en mouvement, une splendeur convulsive. J’y glisse impunément mes vingt doigts ; je vole à travers des plans d’une couleur profonde et brute et au haut vol symbolique — comme ce clair-obscur assumé sur des visages de grâce ou encore ce traveling lent sur une nature à la fois cocon et danger. La musique de Max Richter vient harmoniser de son parfum de basse une partition sidérante dont on jouit de faire partie.


Puis mes pieds se fondent en flaque. Je patauge face à la justesse des acteurs qui me fait perdre ma nage dans le labyrinthe de mes émotions. On passe de la sensualité des corps amoureux au poignant velours rouge d’Agnes accouchant sur une mousse d'un vert éclatant, à la scène arrachante où l'enfant murmure : « La mort est là, tourne-lui le dos, elle me prendra à ta place » sans oublier l’apothéose d’un final bouleversant de justesse dans lequel Agnès vous emmène dans son flot d’âme. Dans ce parcours d’eaux profondes, tous les artistes, dont les révélations Paul Mescal et Jessie Buckley, ne jouent pas, ils « jouent vrai ».


Qu’écrire de ce scénario incandescent ? Aux mots épurés et à la dramaturgie si plantée dans un sol fertile, celui de ce grand final en mise en abyme, ce théâtre dans le théâtre, qui vient sceller l'alliance entre le velours de la scène et la chair du deuil. À chaque "épluchure" de lecture, un nouveau sens émerge. On construit, planche après planche, ce récit qui appelle nos propres démons. Noah Jupe porte la toge d'Hamnet avec une profondeur innée, nous portant jusqu'à ce silence en suspens avant le vertige du : To be or not to be.


Moi, je choisis : To be. Car ce film nous rappelle que si la vie se pave de pierres lourdes, elle se marche à la vitesse du Paysan de Paris, il est donc de notre devoir de subjuguer les obstacles par un regard d’enfant dans un corps de géant. De là naît notre rôle d’artiste…Oui, l’artiste, le vrai, le brut, comme ce Shakespeare peint dans le fim, l’artiste qui ne mange et respire que pour et par l’art, ce grand incompris mis au rebut par les "bien-pensants", vous rappelle qu’il n’existe que par et pour vous. Il n’a peut-être pas les « bonnes » manières pour vivre dans une société aseptisée en danger de brainwashing, mais il possède les outils pour vous rappeler que la vie se vit dans l’émotion. Le plus grand acte d’amour qu’un artiste puisse vous faire est de vous dédier non pas seulement une œuvre mais sa vie entière.


Soutenez l’art. Prenez votre ticket pour construire les planches de ce grand théâtre dans lequel nous jouons — espérons « vrai » — jusqu’à ce qu’une peste sociétale nous emmène. Mais même alors, nos voix resteront suspendues aux cintres du théâtre, prêtes à refleurir dans le souffle de ceux qui oseront encore rêver.

 
 
 

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