Amelia Earhart, ou quand l’aérien devient langage poétique et féministe.
- bjullian

- 4 févr.
- 3 min de lecture

« Amelia Earhart » – Théâtre La Scala, Paris
Mise en scène Lucie Calvet – Compagnie Pérégrin
Je vole. Quel humain n’a jamais mâché ce rêve secret : voler ?
Sans tarder, j’attrape sous le bras mon cœur engagé de femme, je mâchouille ma curiosité enfantine, et je me fraie un passage entre les gouttes effrontées de l’hiver. Direction un monde hors-sol. La Scala ouvre ses portes à un premier saut dans le ciel : le récit d’une femme de haut vol, l’icône ailée Amelia Earhart.
Pionnière de l’aviation au début du XXᵉ siècle, militante indocile des droits des femmes, elle et son Vega rouge ont griffé quelques lignes éternelles dans notre ciel. Je m’y faufile, ceinture détachée. Extraite de ma brume quotidienne, me voilà libre, la plume accrochée aux nuages portés par la grandeur de deux artistes circassiens : Mylène Cautroux et Marceau Ehrmann.
L’une habite la folie sincère et nécessaire d’une femme qui vivait grand. L’autre incarne les figures masculines croisées en chemin. Ensemble, ils rappellent — comme Coco, comme Piaf — que le féminin ne va pas sans le masculin. Que nos élans ont besoin de l’autre. Que les rêves, sans la beauté et la cruauté de l’amour, restent cloués au sol.
Dès les premières secondes, la scène m’arrache les yeux du plancher. Le décor est saisissant : une cloche de métal, recouverte d’un tissu blanc, suspend la grâce de Mylène. Elle danse, vibre, joue, s’élance. Chaque acrobatie devient célébration d’un destin magnifique et tragique. Mon corps de spectatrice se lance à sa suite dans cette féerie exigeante, où chaque geste doit être précis pour ne pas manquer un crochet, un fil, une prise.
Les costumes volent, montent, redescendent, agrippés à leur triangle. Les cordes s’affrontent quand les corps s’agitent. Les lumières grondent sous les frappes des pieds. Tout rappelle le danger de vouloir monter le ciel à dos d’avion.
La belle idée de Lucie Calvet est là : rendre hommage à Amelia non par le verbe théâtral, mais par les corps d’un cirque affamé de récit. Un monstre élégant qui dévore une histoire extraordinaire, portée par une femme ordinaire — comme vous et moi — mais habitée d’un ADN d’héroïne, croyant en ses rêves aussi dur que le métal de ce décor.
Nos sens se régalent de ce duel délicat :les tissus blancs, caressants, aériens, face à l’enracinement brutal du squelette métallique. La chair humaine vibre, suspendue entre ciel et sol.
Parsemée de textes d’archives, de la voix d’Amelia, de vidéos d’époque, la mise en scène joue avec un Gargantua raffiné. Lucie Calvet voit grand — et c’est nécessaire — pour donner corps à la folie des grandeurs d’une femme qui a ouvert la voie à une présence féminine ailée.
Emportée dans cette course aérienne, rythmée par une musique juste, je me fais oiseau. J’observe ce ballet féministe et puissant. Les artistes sont en osmose. Ils ne forment plus qu’un, rappelant que les rêves se construisent à deux.
Pari réussi.
Au-delà de ce récit sans mots, c’est une leçon de vie qui se loge dans nos estomacs. La vie exige de l’appétit. Elle est brève comme le vol d’un colibri, intense comme le rêve d’une femme-oiseau. Elle se dévore sans demi-mesure, avec un engagement aussi sincère et puissant que celui déployé sur scène.
N’est-ce pas là, finalement, le menu essentiel de l’art ?
Si je vibre au son de l’art, c’est parce qu’il rappelle chaque jour à mon âme que vivre n’est pas une option, mais un devoir. Alors courez, volez jusqu’à cet Amelia acrobatique. Il en vaut le détour — ou plutôt le voyage, quelque part entre nos nuages sociétaux.



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