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"On ne sait plus aimer", Poeslam de Bérengère Jullian

Photo du rédacteur: bjullian
bjullian
12 oct.
3 min de lecture

On ne sait plus aimer

 

« Je t’aime, moi non plus »

Un jeu de mots, Un jeu sans faux, Une figure qui a du style, Celui de deux visages Qui battent de leurs cils.


Aujourd’hui, je rage.

 

Car l’amour n’a plus ce jeu, L’amour n’a plus d’yeux, L’amour n’est plus à deux. On ne sait plus aimer, Mais on sait « et-mais ».

 

On s’ajoute :« toi et moi »,

Puis très vite,

Le « mais » s’invite.

 

On prend le temps,

Mais on oublie de le rendre.

Alors il s’entasse dans les placards,

Entre deux dimanches

Qu’on n’a pas su prendre.

 

On ne sait plus se mettre en suspens,

Se rire légèrement,

S’attendre sans s’attacher,

S’attacher sans se pendre

Aux aiguilles du temps.

 

On ne sait plus choisir,

S’élire.

 

On a un œil qui dit oui,

L’autre qui bondit

Sur l’herbe se voulant plus verte,

Alors qu’un champ de roses

Prend la « pause »

Pour toi.

 

Mais personne ne le cueille.

 

On ne sait plus se battre,

Car le temps coûte cher

Et l’argent est de chair.

 

Il faut paraître

Plus heureux,Plus lisse,Plus aventureux,Plus factice.

 

Alors on se photographie vivant

Au lieu de vivre,

On collectionne les fenêtres

En oubliant de les ouvrir.

 

Mais on oublie…

 

On oublie

De se faire complices, Supplices, Car oui, l’amour est dur.

 

On oublie

De se faire naïfs, Vifs, Car oui, l’amour pique.

 

On oublie

D’être là, De se tromper de pas, De marcher quelquefois

Sur les pieds de l’autre

Sans changer de partenaire.

 

Mais peut-être qu’on oublie surtout

D’aimer ce qui respire.

 

On cherche l’herbe plus verte

Sans sentir celle sous nos pieds.

 

On photographie le ciel

Sans lever les yeux,

On traverse les arbres

Sans leur demander leur âge,

On mange les saisons

Sans savoir leur goût.

 

On ne regarde plus longtemps

Un chien dormir,

Une feuille mourir,

Une bouche rire,


Une ride naître.

 

On passe.

 

Toujours.

 

Comme si vivre était une salle d’attente

Et qu’une autre vie

Allait bientôt nous appeler.

 

Alors on oublie

De se regarder,

De se toucher,

Sans trop penser.

 

On oublie de toucher le monde

Aussi.

 

La pluie avec les mains.

L’herbe avec les pieds.

Les gens avec le temps.

 

On oublie surtout

De cueillir.

Car l’amour est un travail de saison.

 

Il faut parfois labourer l’hiver,

Se salir les mains au printemps,

Attendre tout un été

Sans savoir si quelque chose poussera.

 

Et lorsque enfin il mûrit,

Ne pas regarder le champ d’à côté.

Le cueillir.

 

Un être,

Un instant,

Une odeur,

Un dimanche,

Une peau,

Un arbre,

Une histoire.

 

Même imparfaits.

Même cabossés.

Même avec un ver dans la pomme

Et quelques épines aux doigts.

 

Puis porter le vivant à sa bouche.

Et seule sa dégustation

Nous papillera peut-être

Cette étrange vérité :

 

Que vivre n’est pas une option,

Que vivre n’est pas une victoire,

Que vivre n’est pas un miroir,

Que vivre n’est pas un bastion.

 

Vivre est un court instant.

 

Et peut-être avons-nous passé trop de temps

À chercher l’herbe plus verte

Pour nous apercevoir

Que nous avions oublié

De marcher pieds nus.

Moi,

je voudrais encore aimer.

 

Les êtres.

Les arbres.

Les dimanches.

Les peaux.

Les erreurs.

Les départs.

Les retours.

Et même parfois les épines.

 

Je voudrais aimer

jusqu’à avoir des papillons

qui me poussent sur la langue.

 

Puis rendre au temps

tout celui qu’il nous avait prêté.

 
 
 

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