"On ne sait plus aimer", Poeslam de Bérengère Jullian


On ne sait plus aimer
« Je t’aime, moi non plus »
Un jeu de mots, Un jeu sans faux, Une figure qui a du style, Celui de deux visages Qui battent de leurs cils.
Aujourd’hui, je rage.
Car l’amour n’a plus ce jeu, L’amour n’a plus d’yeux, L’amour n’est plus à deux. On ne sait plus aimer, Mais on sait « et-mais ».
On s’ajoute :« toi et moi »,
Puis très vite,
Le « mais » s’invite.
On prend le temps,
Mais on oublie de le rendre.
Alors il s’entasse dans les placards,
Entre deux dimanches
Qu’on n’a pas su prendre.
On ne sait plus se mettre en suspens,
Se rire légèrement,
S’attendre sans s’attacher,
S’attacher sans se pendre
Aux aiguilles du temps.
On ne sait plus choisir,
S’élire.
On a un œil qui dit oui,
L’autre qui bondit
Sur l’herbe se voulant plus verte,
Alors qu’un champ de roses
Prend la « pause »
Pour toi.
Mais personne ne le cueille.
On ne sait plus se battre,
Car le temps coûte cher
Et l’argent est de chair.
Il faut paraître
Plus heureux,Plus lisse,Plus aventureux,Plus factice.
Alors on se photographie vivant
Au lieu de vivre,
On collectionne les fenêtres
En oubliant de les ouvrir.
Mais on oublie…
On oublie
De se faire complices, Supplices, Car oui, l’amour est dur.
On oublie
De se faire naïfs, Vifs, Car oui, l’amour pique.
On oublie
D’être là, De se tromper de pas, De marcher quelquefois
Sur les pieds de l’autre
Sans changer de partenaire.
Mais peut-être qu’on oublie surtout
D’aimer ce qui respire.
On cherche l’herbe plus verte
Sans sentir celle sous nos pieds.
On photographie le ciel
Sans lever les yeux,
On traverse les arbres
Sans leur demander leur âge,
On mange les saisons
Sans savoir leur goût.
On ne regarde plus longtemps
Un chien dormir,
Une feuille mourir,
Une bouche rire,
Une ride naître.
On passe.
Toujours.
Comme si vivre était une salle d’attente
Et qu’une autre vie
Allait bientôt nous appeler.
Alors on oublie
De se regarder,
De se toucher,
Sans trop penser.
On oublie de toucher le monde
Aussi.
La pluie avec les mains.
L’herbe avec les pieds.
Les gens avec le temps.
On oublie surtout
De cueillir.
Car l’amour est un travail de saison.
Il faut parfois labourer l’hiver,
Se salir les mains au printemps,
Attendre tout un été
Sans savoir si quelque chose poussera.
Et lorsque enfin il mûrit,
Ne pas regarder le champ d’à côté.
Le cueillir.
Un être,
Un instant,
Une odeur,
Un dimanche,
Une peau,
Un arbre,
Une histoire.
Même imparfaits.
Même cabossés.
Même avec un ver dans la pomme
Et quelques épines aux doigts.
Puis porter le vivant à sa bouche.
Et seule sa dégustation
Nous papillera peut-être
Cette étrange vérité :
Que vivre n’est pas une option,
Que vivre n’est pas une victoire,
Que vivre n’est pas un miroir,
Que vivre n’est pas un bastion.
Vivre est un court instant.
Et peut-être avons-nous passé trop de temps
À chercher l’herbe plus verte
Pour nous apercevoir
Que nous avions oublié
De marcher pieds nus.
Moi,
je voudrais encore aimer.
Les êtres.
Les arbres.
Les dimanches.
Les peaux.
Les erreurs.
Les départs.
Les retours.
Et même parfois les épines.
Je voudrais aimer
jusqu’à avoir des papillons
qui me poussent sur la langue.
Puis rendre au temps
tout celui qu’il nous avait prêté.



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